Le vin populaire, ce n'est pas ringard!


On pleure souvent (moi le premier) parce que les Français boivent moins de vin, et qu'ils ne se fournissent plus chez leur cavistes mais dans un système de distribution présumé plus avantageux, et, éventuellement, on se moque de ce buveur moyen qui ne sait plus trop à quel saint se vouer. À cela, il y a une foule de raisons, historiques, médiatiques, sanitaires, religieuses… Mais, n'occultons pas un point essentiel, voyons les choses en face: le vin est cher, trop cher en général.  
Parlons d'argent, donc. Que les "vieux" œnophiles creusent leur mémoire lointaine. Les vieux, vous savez, ceux qui s'intéressent au vin depuis au moins vingt ans, qui du fait de cette "ancienneté" n'ont pas toujours le palais au goût du jour, la fraîcheur… Ouvrons la portière, et arrêtons-nous au milieu des années 90. Rassurez-vous, je ne vais pas vous refaire le coup des Rayas ou des bordeaux qui affichaient un tarif bien moins élevé en francs qu'aujourd'hui en euros (si, si…), des neuf cent trente pour cent d'augmentation (en euros constants) de certains Saint-&-Millions, arrêtons de stigmatiser toujours les mêmes. Non, on va s'intéresser aux petits vins, ceux dont on parle peu dans les "milieux autorisés". Vous savez, les superbes petits gaillacs, corbières, cahors, irancy, juliénas, saint-joseph à vingt francs (3,05€ courants, 4€ constants) dont on se régalait sans honte? Oui, on pouvait sans honte acheter du vin à quatre ou cinq euros, ouvrir ça avec des copains sans passer pour un galapiat. Je divague? Allez au marché aux puces, achetez des vieux exemplaires de la Revue du Vin de France, des catalogues Nicolas, vous verrez les tarifs!


De nos jours, le vin de soif, le vin de buvette, on vous explique dans les mêmes "milieux autorisés" qu'à moins de dix euros, ma chère, "on trouve rien de bon". Même le beaujolais nouveau, il y a dix jours, n'hésitait pas à atteindre la barre fatidique, dix euros (ça fait un compte rond…), chez les marchands. Le paradoxe, c'est que je n'ai jamais entendu autant de discours politiques dans le vignoble, de vignerons engagés, le poing levé, défenseurs du peuple mais dont les tarifs font qu'ils n'étancheront jamais les soifs prolétaires.
Pourtant, qu'on le veuille ou non, aujourd'hui comme il y a vingt ans, le marché du "vin populaire", c'est toujours aux alentours des quatre ou cinq euros la bouteille qu'il se balade. Et encore! Le Ministère de l'Agriculture est moins optimiste que moi qui le voit plutôt à 3,89€ TTC le litron, cubis compris. Face à ces chiffres, les geeks du vin jouent les étonnés, pourtant, il n'y a pas de mystère: durant les vingt dernières années, le salaire moyen français n'a pas connu une embellie qui permette au buveur normal d'encaisser une hausse tarifaire de l'ordre de 100 à 150%: les chiffres de l'INSEE sont formels, il n'a augmenté que de 10,4% entre 1990 et 2010. CQFD.

Du coup, ça coince, le consommateur va jeter un coup d'œil ailleurs. Les cavistes ne pèsent plus que 5% de la distribution en volume (un peu plus en valeur) et la version contemporaine du Postillon de madame Michu (parce que c'est souvent devenu une dame) se retrouve à chevaucher des couches-culottes en promo et des lasagnes au cheval roumain dans un caddie…
Pourtant, même si l'on me fait les gros yeux quant j'évoque le "vin populaire", moi, il m'intéresse. Et je me dis même que pour le caviste dégourdi, c'est un peu le cœur du métier, c'est là qu'il devient père jésuite, qu'il prend la position du missionnaire et s'en va évangéliser les barbares, "étendre le domaine du vin" comme dit le camarade Berthomeau qui a rajeuni de dix ans en mangeant de la soupe au poireau et de la rosette. Parce que ce n'est pas de GEVEOR, de Kiravi ou de Postillon (on remarquera au passage que leur marketing n'était pas si ringard que ça) dont il s'agit. Les vins populaires dont je parle ici existent encore, il suffit de faire le boulot, d'aller les chercher. Oh, je sais, on les rencontre rarement au détour des pince-fesses mondainvineux*, ils sentent le froid, la province et la boue, la photo de leurs étiquettes ne fait pas les lundis matin glorieux de Facebook. La dernière fois que j'ai pensé à eux, à tout ces petits plaisirs (au moment où j'écris, j'ai envie de mon cahors à 4,50€!), c'était chez un caviste, face à son employé aussi boutonneux que péremptoire; le gamin me donnait des leçons de vin, j'avais soif, très soif, je voulais juste un canon; avec son name-dropping de marchand de fringues, son discours militant tellement simpliste que même quand il parlait, je lisais ses fautes d'orthographe; avec son mépris aussi, ce puceau prétentieux, bien plus efficace (et sectaire) qu'un gazier de la Croix-bleue, m'a donné envie de prendre mes jambes à mon cou et d'aller boire un Vittel.



Allez, ne tirons pas sur le caviste (dont je suis plutôt groupie, vous le savez)! L'anecdote que je vous racontais à l'instant, assez symptomatique, n'est que le reflet d'une époque où beaucoup veulent laver plus blanc que blanc. Et davantage encore que sur le bougnat du coin, je m'interroge sur le rôle de la Presse pinardière dans cette affaire. Le populaire, on sait, ce n'est pas son truc. Mais, on aurait pu croire que l'arrivée des blogs du même tonneau allait changer la donne, qu'enfin le France-du-vin-de-la-Haute allait daigner considérer la France-d'en-bas. Que nenni! De copinages en panurgismes, de mode en bien-pensance, ce sont les mêmes vieux schémas qui se reproduisent. Les étiquettes, les marques, les vaches sacrées ne sont plus les mêmes, mais l'esprit demeure. Condescendance, snobisme, hermétisme.
Nous avons tous (moi le premier, bis) énormément à faire pour rendre le vin plus proche et plus humain, plus accessible aussi. Car, oui, le vin des rues et des gens, celui qu'on ne boit ni dans des Zalto, ni dans des Riedel, celui qui préfère la blanquette au snacking, mérite tout notre respect. Faut-il relire Fallet, Vidalie, Blondin, Giraud? Je ne sais pas. Ce que je sais en tout cas, n'en déplaise aux petits marquis, c'est que le vin populaire, ce n'est pas ringard.






* Pince-fesses qui, contrairement à la légende urbaine, se déroulent autant désormais dans des bouges enfumés, casquette tombant sur l'oreille, tatouages bien en vue, que dans des châteaux bordelais.

 

Commentaires

  1. Lorsque je m'étais associée (dans tous les sens du terme) à un vigneron pendant 5 ans, on produisait 8000 bouteilles de vin et juste pour les investissements, saisonniers, bouteilles en verre, bouchons, etiquettes, machines, on en avait mini pour 4€ par bouteille. Non inclus: notre travail personnel pendant l'année pour faire le vin, les déplacements et j'en oublie. On n'avait comme clients que des restos (notre choix), On vendait 8€ sans TVA la bouteille, on acceptait de descendre à 6€ parfois (on retrouvait la bouteille entre 12 et 18€ dans les restos). On se posait pas mal de questions sur les vins à moins de 3€ la bouteille avec TVA, chez le revendeur....

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    1. Pouvez-vous, svp, Cristiana, mieux m'expliquer vos coûts? Et surtout, sur quel terroir vous faisiez ce vin?

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    2. Je vous lis pour la première fois et j'ai de plus en plus soif. Un immense merci de vous faire le défenseur de nos PETITS vins. Aux clients surpris par le prix de nos bouteilles je réponds souvent que j'aimerais que le vin perde un peu de son snobisme et redevienne quelque-chose de populaire. Et que l'on n'hésite pas à ouvrir une bouteille en toutes occasions. L'envolé des prix a (entre pleins d'autres choses) contribué à sacraliser la bouteille et aujourd'hui les buveurs pensent qu'ils doivent ouvrir leurs quilles avec une encyclopédie et non un tire-bouchon.
      Un modeste producteur de vins à 4€.

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  2. Les "grands vins" ou quand comment pourqui avec qui... Les ouvrir; alors que les vins d appellation plus modestes on les ouvre sans complexé être amis sur de la cuisine de copain et on se fait plaisir ... Julien buveur de "petits vins " chercheur de pépites a 4e et parfois bloggeur.... 19survin.blogspot.com

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  3. Dans le milieu des années 70, lorsque j'ai commencé à m'interesser au vin, que je buvais le dimanche en famille, j'avais deux sources d'approvisionnement: Nicolas et la foire aux vins Leclerc.J'ai pu ainsi découvrir l'immense variété des crus français, avec un budget trés raisonnable.Cependant il fallait faire un effort de lecture des étiquettes, de la CRD, de la présentation générale, acheter en faible quantité pour tester etc etc...
    En avançant dans l'age et avec un budget supérieur j'ai fréquenté les cavistes.
    Cette constatation qui date de quarante ans est toujours valable: on trouve de trés bons vins "pour tous les jours" entre 4 et 6 euros chez les cavistes et entre 3 et 5 dans les foires aux vins, mais il faut acheter avec discernement..
    J'ai rarement mis au dela de 25 euros dans une bouteille de vin, et pourtant mon plaisir est toujour la .

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  4. Bonjour... Merci tout d'abord d'aborder ce vaste sujet, très intéressant mais pourtant bizarrement négligé (hors les grands crus classés dont les tarifs sont toujours très commentés chaque primeur). C'est en effet rageant de se voir rétorquer sur les salons que nos vins sont trop chers, rageant de voir sa production ghettoïsée... rageant surtout de n'avoir jamais trouvé de solution alternative :
    - comme le dit justement le premier commentaire, il y'a un premier coût incompressible. Selon moi, la matière sèche (autour de 1,30 € ht minimum pour un bouchon décent, une bouteille, un carton d'emballage, une étiquette sobre, une marianne).
    - un coût lié au travail, très dépendant des méthodes de production : vendanges manuelles ou mécaniques, labours ou désherbage, ébourgeonnage or not, et je n'ose même pas parler de la "taille rase de précision" vs sécateur à bras. Aussi avantageux soit le TESA (et précaire pour le salarié), des vendanges à la main ça se paye sur la quille à la fin, obligatoirement. Les coups de pioche et de ciseaux aussi... La cave aussi a ses coûts variables : la futaie, l'immobilisation des vins pendant l'élevage...
    - enfin le rendement : dans mon Languedoc calcaire jusqu'au Roussillon où je vis actuellement, je n'ai jamais vu une vieille vigne en bio, même bien amendée, même très bien travaillée produire plus que 15 hl/Ha les années fastueuses...

    Et je ne parle là que du coût, donc du prix de revient, rien sur les marges des distributeurs, agents, cavistes, restaurateurs qui peuvent être bien variables, rien sur les effets de "marque" ou de rareté, la spéculation, rien sur la taxation et la TVA.

    Dernier aspect je crois : avec les arrachages, la crise des vocations, beaucoup de de domaine sont aujourd'hui des créations, par des investisseurs ou des néo-vignerons... il n'est pas étonnant de retrouver donc dans les prix pratiqués une sorte d’amortissement de l'investissement initial (ça coûte une petite somme un vague bout de terrain, une remise et un outil pour gratter le sol). L'atomisation en domaine particulier a généré logiquement une répercussion sur le consommateur des coûts de production (il faut voir le prix du matériel de mise en bouteille par exemple, ou d'habillage, d'un tracteur individuel,du matériel de cuverie).

    Comme il est impossible de jouer sur les rendements (hormis d'abandonner les terroirs pauvres ou d'irriguer massivement), ni sur les méthodes de travail (entendu que le "durable" équivaut à plus de main d'oeuvre) il me semble qu'il ne reste que deux leviers :
    - mutualiser les investissements de production, notamment quant à la transformation (c'est à dire le système coopératif, qu'il n'est pas simple de relancer), les CUMA ou l'entraide (pour les tracteurs par exemple, ce qui n'est pas facile non plus de mettre en place).
    - imaginer pouvoir vendre autrement qu'en bouteille : mais quel caviste pour distribuer des bib? quel bistrot pour acheter directement une pièce plutôt qu'une demie palette?

    Comme souvent, il faudrait une réflexion collective, une refonte du modèle, une réforme profonde de l'administration et des pratiques... Vaste tâche.
    Désolé d'avoir fait long, et en espérant avoir contribué un peu au débat.

    Java

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    1. Merci beaucoup. En revanche, au delà de tous les autres coûts, 1,30€ de matières sèches, c'est horriblement cher! ET 15 Hl/Ha, c'est vraiment peu.

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